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Title: Schopenhauer et l'Inde
Author(s): KAPANI, Lakshmi
Journal: Journal Asiatique
Volume: 290    Issue: 1   Date: 2002   
Pages: 163-292
DOI: 10.2143/JA.290.1.428

Abstract :
Parmi les philosophes du XIXe siècle, le nom de Schopenhauer (1788-1860) se trouve intimement lié à l’Inde. Kant, Platon et les textes des UpaniÒad ont été ses plus précieux inspirateurs, comme l’affirme le philosophe lui-même. L’orientaliste F. Maier l’introduisit aux UpaniÒad dès 1813. Cependant, Schopenhauer ne connaissait pas assez bien les textes indiens pour que l’on puisse parler d’une influence ou d’un emprunt. Il s’agit plutôt d’une rencontre fortuite, ainsi que d’une assimilation active et créatrice qui s’ajoute à son apport personnel. Il semble avoir trouvé une confirmation, voire une justification de ses propres idées dans le monde indien qui a été pour lui un véritable miroir. La philosophie de Schopenhauer, avec ses trois composantes: Esthétique, Métaphysique et Morale (les deux dernières étant inséparablement liées), se présente comme un itinéraire spirituel de l’homme qui occupe une place privilégiée dans le monde. Sans prétendre à une reconstitution érudite du brahmanisme et du bouddhisme, et tout en gardant son originalité, Schopenhauer se nourrit des citations upanishadiques au moment de présenter les «étapes» ou «stades» vers la libération du vouloir. Toutefois, ses interprétations des textes védântiques (et bouddhiques) sont bien souvent étranges, voire erronées. Son projet sotériologique ressemble à un processus de «dévoilement», de désillusionnement, raison pour laquelle Schopenhauer se réfère si souvent à la notion de maya. L’expression «le voile de la maya» (Schleier der Maja) décrit «le monde comme représentation» assujetti aux formes du principe de raison: espace, temps, causalité, bipolarité entre le sujet et l’objet, ainsi qu’au principe d’individuation. Ce dernier fait que ce monde est un lieu de lutte et de dispute où les vouloirs-vivre s’entredéchirent et se livrent bataille. L’intellect miroite la pluralité des phénomènes, simple fonction du cerveau, et fournit une connaissance objective. En revanche, la connaissance intime et subjective de mon être comme volonté est immédiate. La Volonté qui vit et se manifeste chez tous les hommes est identique: une et indivisible. Comment atteindre cette Volonté chose en soi, le noyau indestructible de l’être avec «le moins de voiles» possibles? En ôtant les voiles, naturellement. En passant outre le principe de raison et le principe d’individuation. En supprimant le vouloir-vivre individuel.

La Volonté s’affirme, puis se nie. L’affirmation de la volonté de vivre et la négation de la volonté de vivre, Schopenhauer les assimile au saµsara et au nirva∞a, ainsi qu’au péché originel et à la rédemption de la tradition chrétienne. Assimilation contestable, bien entendu. Le processus de mise entre parenthèses du vouloir s’amorce alors, moyennant le «quiétif», par exemple dans la contemplation artistique désintéressée. Il se consolide, toujours grâce au «calmant», dans l’exercice des vertus morales, comme la compassion, et surtout dans l’abnégation, allant jusqu’à la béatitude infinie au sein même de la mort. Les similitudes et les différences entre la perspective philosophique de Schopenhauer et la perspective indienne ont été étudiées. Toutefois, ces similitudes cachent bien des différences. Le concept schopenhauerien de Volonté n’a d’équivalent véritable ni dans le contexte brahmanique ni dans le contexte bouddhique. Même si certaines de ses caractéristiques ressemblent à la description, voire la définition de l’atman-brahman, un gouffre les sépare. Toutefois, en ce qui concerne la perspective proprement ontologique et métaphysique indienne, celle-ci n’est pas nécessairement ni aussi intimement liée à la perspective éthique ou morale, comme elle l’est chez Schopenhauer. La métaphysique et la morale sont inséparables selon le philosophe, alors qu’il y a une différence hiérarchique et qualitative entre le dharma et le mokÒa du côté indien. Cela dit, Schopenhauer n’ignore pas totalement la différence entre l’esse et l’operari comme nous l’avons montré. Schopenhauer a perçu certaines affinités de sa philosophie avec le bouddhisme: la relation entre la soif, le vouloir-vivre aveugle, le désir, d'une part, et la souffrance d'autre part. Cependant, contrairement à ce que laisse entendre Schopenhauer, le bouddhisme n’est ni un culte du néant, ni un culte de la pauvreté (pour elle-même), ni un culte de la souffrance.

Son admiration pour le bouddhisme comme «religion» et pour le Buddha «philosophe» réside dans le fait que celui-ci a pu débarrasser la pensée pure des «mythes» et des mots vides de sens. La définition-description négative de la libération selon le bouddhisme n’a pas laissé Schopenhauer indifférent. Tout au contraire. Il prévoit lui aussi, en accord avec les textes bouddhiques, «un point au-delà de toute connaissance», une connaissance non-conceptuelle, dépassant la bipolarité sujet/objet. Dans la mesure où Schopenhauer s’efforce d’établir des parallèles entre sa pensée et la pensée indienne, on peut dire qu’il inaugure une manière de «philosophie comparée», avec tout le risque que cela comporte, bien entendu, lorsqu’il manque une connaissance adéquate d’un des pôles de comparaison.


Among nineteenth century Western philosophers the name of Arthur Schopenhauer (1788-1860) is most closely and frequently associated with India. Schopenhauer often acknowledges his indebtedness towards Kant, Plato, and Upanishadic texts. The orientalist F. Maier introduced him to this Indian encounter as early as 1813-1814. An inspiration surely came from India (philosophy of Vedanta and Buddhism). But his knowledge of Indian materials was not good enough to be decisive in the genesis of his own philosophical system. Neither can we talk about a real «influence». It was rather an encounter with India, a creative assimilation of Indian ideas, in addition to his own personal achievements. He rather found a confirmation, nay a justification of his own thought in the Indian world. India served him as a mirror of self-reflection.
The philosophy of Schopenhauer with its three components (Æsthetics, Metaphysics, Ethics — the last two are intimately related) traces a sort of spiritual itinerary. Although an erudite reconstitution of Brahmanical and Buddhist thought is not to be found in his writings, Schopenhauer often quotes from the UpaniÒads while describing the three «steps» or «stages» towards liberation. But his interpretations of Vedantic (and Buddhist) texts are quite strange and most of the time erroneous.

Schopenhauer’s soteriological project presents itself as a gradual process of «unveilement». This is the reason why he refers so very often to the Indian concept of maya. The expression «the veil of maya» (Schleier der Maja) describes «the World as idea», governed by the categories of the Principle of Reason (space, time, causality, distinction between subjet and object), and by the Principle of Individuation. The phenomenal world is a place of diversity and quarrels. How to reach the primordial noumenal Will, one and the same in all of us? By removing the «veils» indeed, by transcending the Principle of Reason and the Principle of Individuation. Intellect works in duality and provides with objective knowledge only. A non-discursive immediate knowledge of the self as Will is possible only through the suppression or denial of the will to live. The process of suspending the drive to live takes place by means of a «quietive» (word coined by Schopenhauer) state of knowledge. In artistic contemplation, which operates like a sedative of volition, the artist or the genius transcends the sufferings and antagonisms of the phenomenal world, but only provisionally. This step is consolidated by the practice of ethical virtues such as compassion, and above all through complete renunciation, abnegation till death. Affirmation and Denial of the will to live: Schopenhauer identifies them with saµsara and nirva∞a, as well as with original sin and redemption in the Christian tradition. Quite a contestable assimilation indeed. Similitudes and differences between Indian philosophical perspectives and Schopenhauer’s Philosophy. No exact equivalent of Will can be found in Brahmanical or Buddhist contextes. Even if some of the features of the Schopenhauerian Will resemble to the definitions or descriptions given for atman-brahman, there is a gulf between them. Metaphysics and Ethics, ontological and moral perspectives, are not as intimately related to each other in the Indian thought as they are in Schopenhauer’s, who maintains their inseparability. There is a qualitative and hierarchical separation between dharma and mokÒa. Nevertheless, Schopenhauer knows the difference between esse and operari. Schopenhauer discovers some affinities of his Philosophy with Buddhism: the relation between thirst or desire on the one hand and suffering on the other. Differences are much more numerous and significant. Buddhism is not a cult of poverty, not a cult of suffering, not a cult of nothingness, as one may falsely interpret while reading Schopenhauer.

His admiration for Buddhism as a «religion», for the Buddha as a «philosopher » lays in the fact that this thought is free from «myths» and «meaningless words». Schopenhauer was also impressed by the negative description or definition of Release in Buddhist thought. Like the Buddhists, he also refers to a nonconceptual knowledge, surpassing the subject / objet bipolarity. In the measure that Schopenhauer attempts to look for some parallels between Indian Philosophies and Religions and his own thought, it can be said that he inaugurates a manner of «Comparative Philosophy», with all the risk that such an enterprise involves, if an adequate knowledge of one of the poles of comparison is lacking.

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